petite lecture symbolique de krazy kat

Sunday, November 6th, 2005, 21:04

je suis noire et pourtant belle…
- cantique des cantiques

une nouvelle livraison de krazy & ignatz, qui plus est couvrant les années 1935-36, qui voient l’apparition des premiers sunday strips en couleur, est forcément une bonne occasion de reparler de l’oeuvre d’herriman. et en particulier des nombreux mystères qui restent à éclaircir autour d’elle…

à ce propos, un article de jeet heer (the kolors of krazy kat) placé en préface de ce volume se veut une réponse “définitive” (le mot est de l’éditeur) à la question de l’ethnie d’herriman. heer y défend la thèse de l’origine créole de l’auteur, se basant sur son fameux certificat de naissance qui classe le jeune herriman dans la catégorie des “colored” (ses parents, quant à eux, sont mulatto, c’est-à-dire mulâtres. on connaît la position des noirs dans la société américaine de l’époque.) l’auteur aurait, dit-on, passé sa vie à cacher cette origine, entre autres à l’aide d’un chapeau qu’il avait toujours sur le crâne, et qui cachait ses “drôles de cheveux” (kinky hair, selon le mot même d’herriman), ce qui expliquerait qu’il ait fallu si longtemps pour considérer sérieusement une généalogie africaine-américaine pour herriman.

l’article de heer, s’il n’apporte pas vraiment de preuves supplémentaires pour étayer cette thèse (qui au demeurant ne fait pas vraiment de doute), a surtout l’intérêt de démontrer comment cette appartenance à une zone grise qui n’est ni le monde des noirs, ni le monde des blancs, a pu influer sur l’oeuvre, ouverte et éclatée, d’herriman: on pense spontanément à krazy qui ne saura jamais se dire mâle ou femelle. cette démonstration permet en tout cas de dépasser le côté purement anecdotique de la question des origines ethniques de l’auteur (qui, nonobstant son potentiel sordide, n’a pas tellement d’importance a priori) pour proposer plutôt, exemples à l’appui, une piste de lecture supplémentaire. l’exposé de heer est convaincant, et forme sans doute le meilleur essai publié dans cette série jusqu’à maintenant.

au chapitre des objets perdus (et retrouvés), ce nouveau tome comprend un petit cahier séparé présentant des versions entièrement restaurées de trois strips parus dans le dernier volume, qui couvrait les années 1933-34 (j’en parle brièvement ici). cette initiative est d’autant plus louable qu’il s’agit, tout de même, de constituer une fois pour toute le corpus entier de krazy kat (du moins dans son édition dominicale). ainsi on peut imaginer qu’avec un peu de chance, tout ce qui manque encore puisse être retrouvé au cours des prochaines années, entre autres grâce au pouvoir fédérateur de la collection krazy & ignatz qui de par son existence incite collectionneurs et amateurs à se faire connaître et à contribuer, si besoin est, à l’édifice…

il existe un autre mystère, couramment évoqué, celui-ci autour des symboles utilisés par herriman pour “décorer” ses pages. ces symboles apparaissent dès les premières années du strip et, rapidement, se limitent à deux: le premier est une croix entourée d’un cercle, le deuxième un éclair stylisé.

à ce que l’on sache, herriman n’a donné aucune explication pour ces symboles récurrents. le moins que l’on puisse dire est que leur forme est très ancienne (voire, lâchons le mot, “primordiale”). à un certain moment, je leur avais trouvé quelques significations souterraines, disons, politiquement troublantes, mais je suis présentement incapable d’en trouver la référence. de toute façon, j’avais à l’époque plus ou moins esquivé le sujet en concluant à l’utilisation de ces symboles par herriman sans idée déterminée, simplement pour le plaisir de les dessiner. d’autres auteurs n’y voient d’ailleurs qu’une simple signature.

évidemment, la récurrence et la relative importance de ces deux symboles (à certaines époques, ils se trouvent tous deux systématiquement sur chaque sunday strip, souvent en gros et près du titre) ainsi que leur absence dans toutes les autres séries d’herriman, incite à y voir plus qu’une simple fantaisie d’artiste. mais doit-on nécessairement croire qu’il s’y cache une énigme?

pour le lecteur de krazy kat, une partie du plaisir vient du déchiffrage de l’accent pour le moins particulier du personnage titre. par exemple, lorsque krazy dit “toitil”, l’auteur s’attend à ce que l’on comprenne “turtle”. en général, herriman se fera fort de disposer des indices langagiers et/ou visuels. la tortue, dans notre exemple, répondra: “oh, i’m a very polite turtle”. bien sûr, il y a d’autres moments où les indices sont plus abscons, et la déduction plus ardue. et il y a ces apostrophes, coiffant certains mots, certains noms, certains concepts, suggérant que ceux-ci ne soient pas vraiment ce qu’ils semblent être.

et puis, il y a aussi cette adresse au lecteur, souvent citée semble-t-il, qui clôt le strip du 17 juin 1917:

you have written truth, you friends of the “shadows”, yet be not harsh with “krazy” — he is but a “shadow” himself, caught in the web of this mortal skein. we call him “cat,” we call him “crazy,” yet he is neither. at some time will he ride away to you, people of the twilight. his password will be the echoes of a vesper bell, his coach, a zephyr from the west. forgive him, for you will understand him no better than we who linger on this side of the pale.

où je veux en venir? disons qu’il existe, dans krazy kat, une invitation permanente à résoudre le casse-tête ambiant.

or donc, supposons un moment que nos fameux symboles aient, après tout, une signification pour l’auteur, voire qu’ils constituent une clé, voire encore qu’ils permettent d’en saisir une profondeur cachée. une expression, peut-être, qui soit lisible par-delà les langues et les époques… nécessairement, il s’agira donc d’un contenu qu’on pourrait qualifier de spirituel. mais comme il s’agit d’art (et non pas, par exemple, de science atomique), cette qualification ne nous effraiera pas outre mesure.

heureusement, nous avons le dictionnaire des symboles de chevalier et gheerbrant qui nous ouvrira une brèche, et ainsi nous permettra de construire notre petite symbolique (de dilettante, il va sans dire).

commençons donc par l’éclair.

l’éclair est assez bien circonscrit par les auteurs du dictionnaire. signe ancien, il “symbolise l’étincelle de la vie et le pouvoir fertilisant”. c’est la semence, le geste de création, possiblement divin. il est assez tentant de faire un parallèle avec la création, par herriman, du monde de coconino county, en évoquant un auteur dont l’univers est en tous points imperméable au reste du monde: clos, fonctionnel et complet.

notons rapidement qu’en fait d’éclair, celui d’herriman ressemble aussi à un point d’interrogation stylisé. ce détail a lui aussi une valeur de définition, il baptise l’éclair fécondateur: une naissance sous les auspices du mystère, si l’on veut… s’il existe un symbole qui signifie: “symbole”, c’est peut-être bien celui-ci.

la croix dans un cercle ne donne pas, à première vue, de résultats aussi intéressants. ni l’entrée sur la croix, ni celle sur le cercle, ne semblent nous éclairer. d’abord, l’axe de la croix chez herriman n’est pas clair: s’agit-il d’un “+” ou d’un “x”? mais, que ce soit l’un ou l’autre, les significations proposées par chevalier et gheerbrant ne semblent pas satisfaisantes.

et si ce symbole représentait… une roue? une simple roue à quatre rayons (qui ne sont donc ni un “+”, ni un “x”)? cette hypothèse me semble plus que crédible. dans les strips plus récents, on notera même que le cercle est dessiné plus gras que les rayons, comme s’il s’agissait d’un pneu.

enfin. si c’est le cas, nous avons une concordance assez intéressante. le dictionnaire cite de champeaux et sterckx: la roue symbolise “les cycles, les recommencements, les renouvellements”, elle est le symbole “de l’affranchissement des conditions de lieu, de l’état spirituel qui leur est corrélatif”. elle représente aussi la terre dans ce qu’elle a de cyclique. la roue à quatre rayons est “l’expansion selon les quatre directions de l’espace”, “le rythme quaternaire de la lune et des saisons.”

lorsqu’on sait combien toute la dynamique de krazy kat est faire de variations sur une même idée de départ répétée à l’infini, on se dit que voilà bien un emblême approprié! de fait, pendant toute la durée du strip, les personnages ne changeront jamais de personnalité, leur relation restera toujours la même. voire: lorsqu’elle changera, ce sera exceptionnel, et selon une règle parallèle à la règle originale: par exemple, pendant quelques semaines, ce sera krazy qui jettera une brique à un ignatz éperdu. quand tout reviendra à la normale, aucun des personnages ne retiendra quoi que ce soit de cette entorse temporaire à l’état des choses.

cette symbolique, rapidement esquissée, nous offre déjà une lecture souterraine, une signature, non pas d’herriman le dessinateur, mais d’herriman le créateur, dans le sens (osons) cosmogonique du terme. bien sûr, d’autres auteurs ont fait des strips aux situations répétitives, aux personnages à la personnalité et aux réactions immuables. c’est même l’un des attributs majeurs de plusieurs écoles de la bande dessinée. mais herriman est sans doute le premier, et l’un des seuls, à avoir systématisé cette “astuce narrative” tout en dévoilant ce système.

de fait, ce qui est à première vue ingénieux dans krazy kat c’est la simplicité absolue du mécanisme (trois personnages interagissant toujours de la même façon entre eux), et le fait que ce mécanisme puisse être placé dans à peu près n’importe quelle situation arbitraire sans jamais se démonter. en plus de “mécanisme”, on pourrait parler de moteur: dans certains strips, la relation krazy / ignatz / offisa pup est en arrière-plan, mais elle bat quand même la mesure: l’action en avant-plan peut avancer à n’importe quel rythme, elle peut aboutir ou pas, elle peut mener à quelque chose ou pas: tout est dans le moteur.

mais revenons à notre symbolique. les deux symboles vus jusqu’ici sont de nature hiéroglyphique. il serait intéressant d’examiner le contenu représentationnel des strips. (bref: les dessins.)

parmi ceux-ci on peut dégager assez rapidement plusieurs concepts, qu’on prendra pour ce qu’ils sont: des suggestions. le croissant de lune, souvent vu chez herriman, évoque, comme la roue, un cycle, avec l’idée de changement dans le cycle. le chat évoquera la mort, la couleur noire le chaos, qui rejoint bien sûr l’idée de génération spontanée, évoquée plus haut en d’autres mots. le concept de chaos est en outre bien illustré par les fameux changing backgrounds (les décors changeants) d’herriman.

mais le symbole le plus évocateur semble être le désert, un élément majeur du strip. watterson, entre autres, en dit ceci: “the land is really a character in the story”. c’est dans le désert qu’herriman a choisi de placer sa mythologie (à l’opposé, par exemple, d’une forêt vierge, d’un pâturage, d’un village, etc.). et ici on citera encore le dictionnaire des symboles:

l’ambivalence du symbole [le désert] est éclatante, à partir de la seule image de la solitude: c’est la stérilité, sans dieu; c’est la fécondité, avec dieu, mais due à dieu seul.

en d’autres mots, le désert est un endroit éloigné de son créateur mais, en même temps, un endroit à l’unique merci de son créateur. c’est un endroit aride où rien ne vit par lui-même. sauf peut-être un certain moteur à trois temps, qui ronronne sans fin… jusqu’à ce qu’un éclair…

tout ceci nous semble juste jusqu’à un certain point, mais plus nous avançons et moins nous voyons de choses. par rapport à quoi le symbole est-il “juste”? jusqu’à quel point est-ce que tout ceci signifie quoi que ce soit? jusqu’à quel point est-ce ce que je “lis” est “là”? au fond, comment peut-on être sûr de la volonté de l’auteur? est-il même possible que celui-ci ait consciemment placé tous ces symboles sur notre route? ce serait douteux: s’ils formaient un système complètement articulé, ils auraient été décodés depuis longtemps.

alors qu’apprend-on ici que l’on ne savait pas déjà à la simple lecture? ah, voilà que l’ingénue félin continue à nous échapper, et nous entendons soudainement l’écho de l’avertissement d’herriman:

… forgive him, for you will understand him no better than we who linger on this side of the pale.

ça! nous étions avertis! au fait, nous l’étions depuis wittgenstein, qui conclut son tractatus en affirmant que certaines choses ne pouvaient être dites, seulement montrées. la forme décortiquée du symbole ne veut rien dire en soi. (encore du dictionnaire, une jolie citation de pierre emmanuel: “analyser intellectuellement un symbole, c’est peler un oignon pour trouver l’oignon.”)

mais on voudra peut-être se réapproprier tous ces symboles mystérieux dont le sens n’est explicable que par leur seule évocation. se les réapproprier, car ils servent aussi à nous reconnaître entre nous. (nous? encore un symbole… celui de number 5, incidemment…)

et on relira krazy kat en évitant de s’encombrer d’une théorie symbolique quelconque. si ce n’est qu’avec peut-être une ou deux nouvelles idées derrière la tête.

un commentaire pour “petite lecture symbolique de krazy kat

  1. david t Says:

    encore quelques petites améliorations sur ce blogue, entre autres l’incorporation de toutes mes critiques postées jadis sur bdparadisio… et puis un index des oeuvres pour aider à digérer tout ça. en espérant le tout à la hauteur des attentes de mes deux estimés lecteurs.